BLOG - JOURNALISME IMMERSIF #2
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[Making-of] Reportage à 360° avec les réfugiés kurdes-irakiens de Grande-Synthe

 

Cette semaine, nous revenons sur un reportage effectué en juillet à Grande-Synthe (Nord), où nous avons filmé les conditions de vie de plusieurs centaines de réfugiés qui séjournent dans le bois du Puythouck, aux abords de la ville.

Une vidéo réalisée pour Contrast VR — Al Jazeera English.

 

Dans le bois du Puythouck, un refuge de fortune coincé entre la voie rapide et un étang artificiel et dont les arbres hébergent quelques centaines de réfugiés, pour la plupart kurdes irakiens, on ne souhaite pas montrer son visage, encore moins quand il s’agit d’une vidéo à 360°.

Omer, réfugié kurde irakien de 22 ans, fut le seul à accepter notre demande en souriant : il souhaitait raconter son histoire et les conditions de vie pour les réfugiés à Grande-Synthe, à visage découvert.

Comme Calais, Grande-Synthe constitue un point de départ privilégié par les réfugiés qui tentent de rejoindre l’Angleterre. Depuis qu’un incendie a ravagé en avril dernier un camp d’accueil qui regroupait environ 1 500 migrants dans 300 cabanons en bois, les réfugiés vivent dans des tentes ou à même le sol. Ils sont régulièrement délogés par les forces de l’ordre, qui confisquent leurs sacs de couchage et effets personnels, selon plusieurs témoignages de migrants et d’ONG.

 

Pour Contrast VR — Al Jazeera English, nous voulions suivre un réfugié dans le bois et autour de son habitat de fortune, alors qu’il était dans l’attente de pouvoir partir pour l’Angleterre.

Le reportage

  • Deux sets de caméras PixPro SP360 4K avec quatre cartes SD de 32GO.

  • Un enregistreur son ZOOM.

  • Un pied.
  • Deux sessions de reportage (la journée du jeudi, et le vendredi matin aux aurores pour filmer une éventuelle présence policière).

 

Un peu comme lors d’une manifestation ou d’un événement en extérieur qui réunit beaucoup de monde, filmer un camp de fortune de réfugiés à 360° donne très peu de souplesse : on ne peut pas filmer au monopode ou en mouvement, ni trop s’éloigner de la caméra, ou encore même filmer trop longtemps.

À l’inverse, nous nous devions d’être souples pour le choix des sujets interviewés : parce que la situation est très volatile et que les réfugiés vont et viennent, il nous avait été impossible de fixer une quelconque interview avec un réfugié en amont, ou d’envisager d’en suivre un en particulier.

 

Les autres difficultés rencontrées

  • Les réfugiés ne désirent pas du tout être filmés, même avec le visage dissimulé. Sur plus d’une vingtaine de réfugiés sollicités, seuls quelques-uns ont accepté de témoigner, dos à la caméra, et seul Omer a accepté de parler à visage découvert.

  • La 360 repoussait parfois les gens plus qu’elle ne les intrigue, à l’inverse d’autres reportages où la curiosité des passants aide toujours.

  • Par contrainte de temps, nous n’avons pu passer qu’une journée sur place, un temps un peu court pour se familiariser avec le lieu et gagner la confiance des réfugiés.

 

Muhammad, un réfugié kurde-irakien de 25 ans, a affirmé trop craindre d’éventuelles représailles si nous filmions son visage. “Ici, même avec ton meilleur ami, tu ne peux avoir confiance en personne”. (Photo : Raphaël Guillet)

  • L’éventualité d’une descente de police rend les réfugiés nerveux, et nous a obligés à toujours faire attention à l’endroit où nous posions les caméras et ce que nous filmions.
  • La méfiance de certaines ONG, réticentes à l’idée de laisser une caméra 360 filmer les réfugiés qui viennent pour une distribution de nourriture ou des soins médicaux.

Omer

Omer, 22 ans, vivait à Grande-Synthe depuis huit mois quand nous l’avons interviewé en juillet. Il est le seul à avoir accepté de témoigner face caméra. (Photo : Raphaël Guillet)

Omer, 22 ans, vivait à Grande-Synthe depuis huit mois quand nous l’avons interviewé en juillet. Il est le seul à avoir accepté de témoigner face caméra. (Photo : Raphaël Guillet)

 

La vidéo est centrée autour de son témoignage, d’abord sur l’ancien camp incendié, puis sur les conditions de vie dans le bois, et la présence policière.

Nous l’avons rencontré dans la matinée, ce n’est qu’en le retrouvant en fin de journée que nous avons pu nous asseoir avec lui et échanger.

 
“La présence policière, et le faiat qu’ils ne puissent pas se poser, à un endroit fixe plus que quelques jours, a un vrai impact psychologique.”
Marie N’Guyen, sage-femme et volontaire pour une mission de deux semaines avec l’ONG Gynécologies sans Frontières. (Photo : Raphaël Guillet)

Marie N’Guyen, sage-femme et volontaire pour une mission de deux semaines avec l’ONG Gynécologies sans Frontières. (Photo : Raphaël Guillet)

 

En disant au revoir à Omer, à l’entrée du camp, nous lui avons demandé quand il tenterait à nouveau de s’accrocher à un camion pour passer la frontière et rejoindre l’Angleterre.

“Sûrement demain”, nous a-t-il répondu. “Je ne sais pas. J’ai déjà essayé tellement de fois…”

Quelques jours après notre reportage, nous avons appris que la police avait à nouveau confisqué les biens de dizaines de réfugiés, eux-mêmes embarqués vers des Centres d’Accueil et d’Orientation, pour ceux qui le souhaitaient.


Par Elian Peltier
Journaliste

@ElianPeltier

 
victor agulhon