AVEC LES DRESSEURS DE PIGEONS VOYAGEURS DU NORD

TOUT PLAQUER ET DEVENIR CHAMPION DE FRANCE DE COLOMBOPHILIE.

Tous les ans, tous les colombophiles de France se réunissent chaque premier week-end de décembre par groupements pour faire le point sur la saison. Dimanche 3 décembre, s'est tenu le congrès de la 1ère région. L'occasion de revenir sur l'une des courses de la saison où TARGO a suivi quelques compétiteurs du groupement colombophile de Béthune.

“Tu vois les deux tours de la cathédrale de Chartres ? Dès qu’on les voit un peu mieux on lâche.” Il est un peu plus de 7h du matin. 17 000 pigeons voyageurs roucoulent en cœur depuis plus deux heures, parqués dans les cages de quatre camions 30 tonnes garés sur un parking abandonné au milieu des champs. 

Ils ont roulé toute la nuit depuis la région de Béthune, dans le Nord de la France, jusqu’à Fontenay-sur-Eure, au sud de Chartres. Un petit groupe fume et boit du café en attendant le moment propice pour lâcher les coureurs.

Les tours de la cathédrale pointent enfin le bout de leur nez. “Tout le monde en position.” Un coup de sifflet déchire le bruit ambiant des roucoulements. Rangée après rangée, une nuée de volatiles fonce une trentaine de mètres plus haut, fait un tour à 360 degrés, puis s’élance à plus de 100 km/h en direction du Nord. Tous ou presque savent où aller.

 
 
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La veille, Michel Dauchez, 83 ans, a préparé une dizaine de ses pigeons pour la course. Lunettes dorées et sourire vissés sur le visage, cet ancien mineur et champion de France de colombophilie a reçu son premier pigeon à 12 ans. Depuis, les courses de pigeons voyageurs rythment sa vie et celle de son épouse. “Faut que la femme soit d’accord pour avoir des pigeons dans le ventre… euh dans la maison”, explique le champion au milieu de son salon rempli de coupes dorées, de prix encadrés et de sculptures à l’effigie de son animal préféré.

 
 

Michel est l’un des rares témoins encore en vie de ce que fût la colombophilie dans la première moitié du XXème siècle : un moyen de communiquer pendant la guerre, mais aussi un sport ultra populaire chez les mineurs du Nord de la France. Aujourd’hui, un peu plus de 11 000 colombophiles continuent à pratiquer ce sport en France. “La colombophilie, c’était très fort dans les mines. Vous savez, quand on arrivait au travail, le lundi, entre colombophiles on parlait de nos pigeons qui revenaient du concours hein. Mais à l’heure d’aujourd’hui y a plus de mineurs. Et y en a plus beaucoup qui jouent aux pigeons hein, j’crois pas. Ici à Oignies, y a plus que moi.”

 
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Quatre gigantesques pigeonniers occupent le jardin de la petite maison en brique du couple. Assise sur une petite chaise en plastique sur le porche, la femme de Michel regarde amoureusement son mari aller et venir avec sa blouse bleu délavée. “Pour être colombophile faut pas être fainéant, ça demande des soins au matin et au soir et tous les jours. Hiver, été, qu’il pleuve, qu’il neige, qu’il fait froid, faut aller aux pigeons”, admet Michel, qui attrape fermement un des oiseaux et le glisse dans une cage en métal pour la course du lendemain. “Oh vous savez un pigeon c’est gentil, ils ont une plume vraiment très douce. Faut pas être sauvage avec, faut leur parler.”

 
 

L’octogénaire reconnaît qu’avec les années, la passion devient de plus en plus éprouvante. Les larmes aux yeux, il confesse pourtant : “C’est un passe-temps. Si on avait pas ça qu’est-ce qu’on ferait ? 80, 83 ans. On se laisserait aller. Mais ça ça nous tient. Tous les ans je dis c’est la dernière année et à la fin de l’année j’ai repris une licence, et puis on a refait un an.”

 
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Un peu plus tard, c’est Ludovic qui viendra chercher les pigeons de Michel en voiture pour les amener au local de Pont-à-Vendin, à quelques kilomètres de là, où ils seront identifiés avec une bague avant d’être mis en panier et chargés dans les camions.

Ludovic a rejoint l’armée après le bac. Dès qu’il peut, il revient chez ses parents à Harnes (Pas-de-Calais) pour “aider avec les pigeons”. Son père, Roger Tantart, est une star dans le milieu. Il faut dire que chez les Tantart, la colombophilie est une affaire de famille. Établie en 1959, la lignée des pigeons Tantart est considérée comme l’une des meilleures de France. Aujourd’hui, c’est dans le pigeonnier blanc de plus de 40 mètres de long qui occupe le jardin familial que Roger continue d’entretenir ses champions et la tradition.

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Quelques minutes plus tôt, il vient de lâcher quelques jeunes pour les entraîner à revenir au pigeonnier. Entre deux questions, son regard se détourne vers le ciel, inquiet. “Le pigeon a un sens de l’orientation inné. On pense que c’est en partie avec le soleil et les champs magnétiques qu’il peut s’orienter”. Tous les ans, Roger participe à la course au départ de Barcelone, à plus de 1 000 kilomètres d’Harnes. Si le pigeon voyageur peut parcourir jusqu’à 800 kilomètres sans s’arrêter, les pertes sont souvent nombreuses sur les courses longues. “Le voir revenir d’un périple de 1 000 kilomètres c’est une image forte qui bien souvent nous reste gravée toute la vie”, reconnaît le colombophile qui partage son quotidien sur Skyblog depuis 2007.

 
 

Lui aussi a misé des pigeons dans la course du week-end. C’est Ludovic qui se charge de les emmener au “local”. Là-bas, une dizaine de passionnés identifient, trient et chargent les pigeons dans des grands paniers en osier peints en jaune et rouge. Derrière les portes en bois vieillies qui mènent aux cages entassées, la voix d’un grand monsieur moustachu porte dans la petite pièce sombre : “Commence pas à faire ta forte tête de bouze. T’attends qu’on met en loge.” Il fait bon, l’ambiance est joviale. Jeunes et vieux colombophiles vont et viennent avec leurs cages remplies d’athlètes. Dans cette ancienne petite ville minière, les courses de pigeons sont une bouffée d’oxygène.

 
 

Vers 21 heures, une petite camionnette passera récupérer tous les paniers pour les amener aux camions de transport à quelques kilomètres d’ici, où tous les coureurs de la région seront regroupés pour être conduits sur le lieu du lâcher. 

Il est presque minuit, les dizaines de paniers roucoulent à travers la bâche du 30 tonnes qui s’apprête à partir vers Chartres. Un panneau “Pigeons voyageurs”, encadré par deux petits dessins de volatiles, trône fièrement au dessus du pare-choc avant de disparaître dans la nuit. Demain et comme chaque week-end, Michel, Ludovic, Roger et les autres auront les yeux rivés vers le ciel.

Article publié le 4/12/2017
 

Le reportage en réalité augmentée : 

 

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