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AVEC LE PILOTE D'UN AVION DE LEGENDE

Il y a une vingtaine d'années, une poignée de passionnés sauvaient de la casse un avion hors du commun : le Douglas DC3. Construit en 1943, le bolide a participé au débarquement en Normandie, au pont aérien de Berlin, a appartenu à un dictateur africain et a transporté une flopée de dirigeants français. Depuis 1991, c'est l'association France DC3 qui se charge d'entretenir et de faire voler l'engin de collection. TARGO a rencontré Gabriel Évêque, son pilote. 

Dans un hangar de l’aéroport d’Orly, loin du regard des passagers en transit, sommeille un morceau d’histoire : le Douglas DC3. Blouson en cuir et casquette vissée sur la tête, Gabriel Évêque, 83 ans (dont 50 comme pilote), s’approche de l’avion. Devant lui, se dresse le nez de l’appareil flanqué de deux gros moteurs à hélices. Le pilote s’apprête à inspecter l’avion pour le vol du jour, un meeting aérien sur l’aérodrome de Blois. La routine.

Entre l’homme et la machine, c’est une vieille histoire. “Un jour, un copain m’a dit : 'il y a un DC3 qui est en train de se vendre pour rien et qui va certainement être découpé en morceaux si on ne fait rien'. Alors à une dizaine, on s’est mobilisés et on l’a racheté, se souvient le pilote. Pour faire ça, il fallait être fous, complètement fous.” Depuis maintenant une vingtaine d’années, l’association France DC3 entretient cette pièce de collection unique en son genre.

 
 
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L’appareil a une histoire hors du commun. Construit pour l’armée américaine, il sort des usines de la Douglas Aircraft Company, en Californie, le 5 mars 1943 sous le matricule 42-23310. La même année, il met le cap sur l’Europe. Sa destination est l’Angleterre. Sa mission, le débarquement en Normandie.

Il fait partie de l’immense force d’invasion déclenchée dans la nuit du 6 juin 1944. “Il tractait un planeur et embarquait à son bord une trentaine de parachutistes, raconte Gabriel. Son objectif était de larguer tout ce petit monde sur la ville de Sainte-Mère-Église.” Pendant l’opération, il est pris pour cible par l’artillerie allemande. Touché mais pas abattu, il arrive à regagner sa base en Angleterre. 

 
 
  Le 75th squadron auquel appartient le DC3 durant la Seconde Guerre mondiale. Collection Yves Tarriel.

Le 75th squadron auquel appartient le DC3 durant la Seconde Guerre mondiale. Collection Yves Tarriel.

  Plan de vol du DC3 au dessus de la Normandie le 6 juin 1944. Photo : X. Collection Yves Tarriel.

Plan de vol du DC3 au dessus de la Normandie le 6 juin 1944. Photo : X. Collection Yves Tarriel.

 
 
 
 

Profitant de son inspection de routine, le pilote s’arrête à l’arrière de l’appareil. À côté de la queue, les séquelles du débarquement sont encore visibles aujourd’hui. Trois impacts de balles sont recouverts par des petites plaques rivetées directement sur le fuselage. “En dessous, il y a des trous de cinq centimètres de diamètre”, s’amuse Gabriel.

Durant l’année 1944, le Douglas est renvoyé au front. D’abord, lors du débarquement de Provence puis, une seconde fois, lors de l’opération Market Garden aux Pays-Bas. Chaque fois, il s’en tire sans une égratignure. “C’est un guerrier”, insiste son pilote.

En 1948, il est rappelé sous les drapeaux. Réquisitionné par l’armée de l’air britannique, il approvisionne Berlin lors du blocus de la ville par les Soviétiques. Sa mission achevée, c’est l’armée de l’air française qui l’acquiert. Elle l’affecte au transport de VIP. Embarquent alors à son bord, les plus hauts responsables politiques de l’époque. “En reprenant ses ordres de vol, on voit que le général De Gaulle l’a beaucoup utilisé, assure le pilote. Mitterrand s’en est également servi alors qu’il était ministre de l’intérieur.” Pendant deux décennies, l’avion reste au service de l’État français avant d’être offert par Valéry Giscard d’Estaing à Jean-Bedel Bokassa.

Mégalomane, l'empereur autoproclamé de Centrafrique fait immatriculer l’appareil de ses initiales : TL-JBB. Quelques années après la chute du dictateur, l’avion revient en Europe, passe de main en main avant d’être laissé à l’abandon.

  Jean Bedel Bokassa lors de son premier vol dans le DC3 le 7 septembre 1974. Photo : Robert Leborgne.

Jean Bedel Bokassa lors de son premier vol dans le DC3 le 7 septembre 1974. Photo : Robert Leborgne.

 
 
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Il doit son salut aux pilotes, aux mécaniciens et à tous les passionnés de France DC3 qui le maintiennent en état de vol depuis 1991.

Aujourd’hui repeint aux couleurs d’Air France, qui donne un petit coup de pouce financier à l’association, le guerrier d’antan ne vole plus qu’à la belle saison à l’occasion de meetings aériens et de commémorations. “Au total, on doit faire une vingtaine de vols par an, explique Gabriel. Mais si on voulait, on pourrait faire le tour du monde avec.”

À Orly, l’heure du décollage approche. Rapidement, le pilote effectue un dernier tour de la carlingue. “Tout est ok”, lance-t-il à Gérard, son mécanicien naviguant, lui aussi à la retraite. Deux alarmes retentissent et les énormes portes en acier du hangar s’ouvrent. Un petit tracteur s’accroche à l’arrière de l’avion et l'emmène à l’extérieur. Au même moment, un Boeing 747 apparaît. L’énorme avion à réaction moderne s’arrête en face de son aîné. À quelques mètres, deux époques et deux légendes de l’aviation se côtoient.

C’est avec une petite heure de retard que Gabriel, Jean-Claude, son copilote, et Gérard, leur mécanicien prennent place dans la cabine. Depuis 70 ans, le cockpit n’a presque pas changé : deux grands volants, les manettes des gaz et quelques instruments de navigation. Juste le nécessaire. “Tout le monde a un souvenir avec cet avion, assure Gabriel. Puis, faut dire aussi qu’il a une belle gueule. Il est marrant, on dirait qu’il sourit.”

 
 
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Un bref échange avec la tour de contrôle et doucement, le DC3 se faufile au milieu du trafic. Il s’avance pour le décollage. La carlingue s’ébranle et l’avion accélère. Les moteurs lancés à pleine puissance ronronnent. Délicatement, l’avion s’arrache de la piste et prend de l’altitude. Il ne pourra voler à plus de 300 km/h et dépasser cinq mille mètres d’altitude.

“Aux commandes, c’est très physique, s’amuse Gabriel. Dans cet avion, il y a un bruit, une odeur et des sensations qui vous arrivent dans les mains et dans les pieds. Alors qu’aujourd’hui, les avions c’est comme tout le reste, ils se ressemblent tous. Ils volent tous à la même vitesse, tous à la même altitude.” À l’intérieur de l’appareil, il fait chaud et l’odeur d’huile se mélange à celle de l’essence. “Parfois, se souvient Gabriel, on volait dans des temps épouvantables. L’avion montait puis descendait. Il était impilotable. Je ne vous raconte pas les passagers derrière, ils dégueulaient du décollage jusqu’à l’atterrissage.”

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Aujourd’hui, la météo est clémente et après une heure de vol la piste de l’aérodrome de Blois est en vue. “C’est un avion qui nécessite d’être piloté jusqu’à la dernière minute, vous ne savez pas toujours comment ça va se passer.”

Délicatement, les deux roues avant touchent la piste en herbe puis, la queue de l’avion s’abaisse et la roulette de la dérive touche à son tour le sol. En un rapide demi-tour, l’avion gagne sa place de parking et les moteurs s’arrêtent. Au sol, les badauds n’ont pas manqué une miette de l’atterrissage et l’appareil attire déjà les curieux.

Après plus de 70 ans de carrière, le DC3 a encore de beaux jours devant lui. Gabriel l’assure, “avec un peu d’entretien, il peut encore voler une centaine d’années, facilement”.

Article publié le 17/08/2018

 

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